Ghost in the Shell US, trahison technophobe

Quelques mots sur l’adaptation criminelle de Ghost in the Shell par Rupert Sanders, qui d’un récit d’émancipation a dépeint celui d’un emprisonnement.

Le problème avec le casting de Scarlett Johansson dans Ghost in the Shell n’a rien à voir avec le « Whitewashing », nouveau terme à la mode pour critiquer une pourtant ancestrale tendance Hollywoodienne. L’emploi d’une actrice japonaise, indienne ou française avait peu d’importance pour deux raisons : d’un côté, Ghost in the Shell a toujours été extrêmement flou concernant les différentes races qu’il mettait en scène (un terme qui dans le futur dépeint, laisse plutôt place à une différenciation entre humain augmenté ou non), de l’autre, la Major est un cyborg qui pourrait s’incarner dans n’importe quelle « shell » ou « coquille » selon son bon vouloir (une femme noire, une petite fille, deux variations explorées dans les mangas et films). Le problème de la présence de Scarlett Johansson vient plutôt des scénaristes eux-mêmes qui semblent avoir à ce point eu peur de leur propre choix de casting et du bashing critique qu’il allait forcément engendrer, qu’ils s’évertuèrent à le rendre organique quitte à transformer totalement le personnage. Chez Rupert Sanders, la Major a donc une mère à travers laquelle se construit toute sa quête sur la découverte progressive de son passé. Tout au long du récit, Motoko enquête sur son corps humain, son corps pré-greffes, son ancien corps. Le « ghost » se réduit alors à un simple amas de souvenirs d’enfance dont la reconquête sera le synonyme du retour d’une personnalité unifiée. De ce fait, l’intrigue du film perd considérablement en ampleur, se conformant à une quête d’identité maintes fois explorée dans le cinéma de science-fiction, citons Robocop et Total Recall de Paul Verhoeven par exemple (on a d’ailleurs dans Robocop, les même sursauts de souvenirs, pareillement représentés sous forme de « glitchs » informatiques).

Le « ghost » est un concept qui va au-delà de la simple mémoire humaine, comme nous dirions que notre âme se définit bien au-delà de nos expériences passées, qu’elle existe, depuis notre naissance, et reste inchangée. C’est là une simplification grossière qui dommage le film tout entier car en focalisant toute l’attention sur le passé humain de Motoko, Ghost in the Shell perd toute sa veine visionnaire. Il me semble en effet que la Major a toujours eu les yeux irrémédiablement tournés vers le futur, s’interrogeant plutôt sur l’avenir de son existence que sur son origine : quel est mon rôle dans l’univers, quelle est la véritable place d’un corps aussi flou que le mien, est-il avec les humains ou ailleurs ? Là réside toute la beauté d’un personnage qui peine à trouver un sens à son existence, comme si un palier dans l’évolution de son corps restait à franchir pour acquérir enfin une sorte de plénitude. Pour représenter ce questionnement, Mamoru Oshii montrait la Major se baigner dans l’océan, cette dernière confiant à Batou toute la liberté qu’elle pouvait ressentir dans cet univers marin. Cette analogie lui permettait de donner un indice sur le palier qu’il lui restait à franchir pour trouver une sérénité : rejoindre le réseau du Marionnettiste et abandonner son corps terrestre.

Quand Rupert Sanders tente pitoyablement d’émuler la nostalgie métaphysique de cette scène, il manque totalement… et logiquement, car en focalisant tout son film sur le corps humain de Motoko, sur le retour à la mère et sur son passé, il réalise un film humain, la pire trahison de Ghost in the Shell qui pouvait être conçue. Sanders ne peut ainsi pas mettre en scène l’idée centrale de Ghost in the Shell qui est l’abandon du corps terrestre pour le corps virtuel. Une scène qui constitue pourtant le point extatique du manga originel, le palier final dans l’évolution de Motoko, assurant presque à elle seule le troisième acte du film d’Oshii. Dans Ghost in the Shell US, la Major refuse l’invitation de son frère à rejoindre le réseau qu’il a créé pour rester dans un corps qui, pendant tout le film, l’a rendait malheureuse.

Cette incohérence est rendue plus évidente encore lorsqu’on apprend que la Major était une adolescente rebelle qui manifestait contre les avancées technologiques de son temps. Si tout le film fonctionne comme une lente prise de conscience envers ceux qui l‘entourent et régissent ses moindre faits et gestes (et on donc fait d’elle la pire chose qu’elle pouvait imaginer, un être ultra technologique), la Major finit tout de même par préférer la compagnie de ceux qui ont fait d’elle un esclave. Par ailleurs, le film s’attache à dépeindre la solitude du personnage qui, à part auprès de Batou, ne trouve que peu de réconfort parmi ses collègues. Pourquoi donc refuse t-elle de rejoindre son frère dans le réseau, d’autant plus qu’une véritable affection semble se nouer entre eux ? Il n’y a aucune raison pour retenir la Major d’accomplir le dernier stade de son évolution et même avec les diverses modifications apportées par la team américaine, le personnage se dirige inéluctablement vers une nouvelle forme de vie totalement virtuelle.

Là ou Ghost in the Shell à toujours été le récit d’une libération, le film de Sanders est tout son contraire, comme si, effrayé par les technologies qu’il met en scène, le réalisateur ne pouvait se résoudre à rendre la liberté à son cyborg. Là où il voulait probablement exprimer son contraire, il réduit finalement son propre personnage au statut d’arme, niant sa quête d’émancipation, l’emprisonnant dans son corps terrestre au sein de l’armée qui la contrôle depuis le début. Dans la scène finale du film, la Major n’a ainsi pas changé d’un iota, pire, là où elle se montrait rebelle et désobéissante envers les ordres d’Aramaki, son supérieur hiérarchique, cette dernière prend ici le temps de demander sa permission avant d’agir.

D’une œuvre visionnaire, envisageant le futur non pas d’un œil inquiet mais impatient, dans la pure tradition Cyberpunk, Rupert Sanders a fait un film technophobe qui, au même titre que les antagonistes de son film, préfère garder son humaine augmentée en esclavage au lieu de la libérer de ses chaînes artificielles. Que certains critiques comparent son film à Matrix me fait frissonner, souvenez vous s’il vous plaît, pourquoi les machines s’y sont rebellées en premier lieu.

Loris Hantzis.

La dernière étape dans l’évolution de la Major dans le manga originel.
Ghost in the Shell US est tout de même ponctué d’images magnifiques (et une séquence incroyable avec une prostituée), prouvant que Rupert Sanders est un excellent créateur d’images.

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