Ingrid goes west

Quelques mots sur ce film étonnant et sur la case bien spécifique à laquelle il appartient: les films horribles à regarder qui se révèlent tout de même intéressants.

Synopsis: Ingrid, jeune femme mentalement instable, devient obsédée par Taylor, spécialisée dans les réseaux sociaux et dont la vie semble parfaite. Un jour, Ingrid décide de rencontrer Taylor « dans la vraie vie ». Son comportement devient alors bizarre et de plus en plus dangereux.

Sur ce blog, je revenais récemment sur CAROL pour me demander si je (et nous?) ne voyais pas trop de films, me forçant à « passer à autre chose » trop vite sans me donner le temps de réellement laisser mûrir mon avis. Cette question m’avait amené à revoir le film de Todd Haynes pour réaliser à quel point ce dernier m’avait bouleversé. Avec INGRID GOES WEST, je me pose une autre question de ce type: peut-on aimer un film qu’on trouve insupportable à regarder?

D’abord, quelques mots sur l’histoire: on est ici pas loin de UN CRI DANS LA NUIT pour l’obsession maniaque pour la star ou le récent IRRÉPROCHABLE, suivant Ingrid (géniale Aubrey Plaza), une jeune femme seule et instable qui s’insère dangereusement dans la vie d’une idole de l’Insta-life (la toujours excellente Liz Olsen) avant que ses manigances ne soient découvertes.

L’expression « cringe » (qu’on pourrait traduire par une réaction de recul face à quelque chose d’embarrassant) s’applique parfaitement ici. Si vous avez vu THE OFFICE version Ricky Gervais, vous savez à quoi vous attendre, Ingrid, comme David Brent, est un personnage odieux, se donnant souvent en spectacle, ignorant que son comportement est au mieux excentrique, au pire totalement grossier, impoli et pénible. Mon problème avec ce type d’approche est qu’en tant que spectateur, nous sommes constamment dans une position difficile. Si nous sommes focalisé sur le point de vue du personnage, la gêne constante que procure son attitude nous amène toujours à nous en désynchroniser. Dans ces scènes, nous sommes embarrassé pour lui et pas avec lui.

Cela m’amène à une seconde question: peut-on filmer des gens qu’on déteste? Dans Ingrid goes west, tous les personnages sont antipathiques, filmés avec un dégoût palpable et un cynisme morbide. Humiliation sur humiliation rendent le film parfaitement insoutenable à regarder. Pendant la majeure partie, l’humanité du personnage principal est totalement sous-traitée (le cinéaste choisit de la faire poindre au tout début et à la toute fin du métrage). Je ne peux pas m’empêcher de me demander si une telle approche est payante au cinéma, surtout si on prend d’autres exemples de films faisant le portrait d’anti-héros comme NAKED où on suit la déambulation d’un violeur ou BAD LIEUTENANT qui ne cessent d’être bouleversants malgré les méfaits de leurs protagonistes.

La seule raison valable d’opter pour une approche aussi rude pour le spectateur est de chercher à faire une sorte de constat sur le monde ou l’humanité. Je trouve qu’Eli Roth réussit ce tour de force dans Hostel 2 et Knock Knock, là où Michael Hanneke n’y parvient jamais. Ici, je suis tenté de dire que Matt Spicer remporte le pari dans le dernier tiers de son film. Tout le pénible périple d’Ingrid la mène à une douloureuse réalisation: sa vie est un mensonge mais finalement, est-elle plus mensongère que la vie de ceux qu’elle admire tant sur Instagram? La réussite du scénario est de nous faire croire que la belle Liz Olsen est le représentant ultime de l’Insta-Life, avec ses repas bio, son copain arty, sa maison en bois mais c’est bel et bien Ingrid qui en est le produit parfait: une jeune femme perdue, incapable d’assumer ses fêlures et complètement inapte à la vie adulte.

Le film fonctionne dans sa peinture du monde parfait conçu par les réseaux sociaux, faisant de tous ceux qui en dévient de piteux loosers marginaux. Il travaille aussi astucieusement l’idée d’une solitude contemporaine perçue comme une tare horrible qu’il faut fuir coûte que coûte. Dans une scène déchirante, Ingrid, le dos au mur, avoue être fatiguée « d’essayer de faire que les autres m’aiment, d’essayer d’être quelqu’un d’autre, fatiguée d’être seule et fatiguée d’être moi même ». Dans un final glaçant, Instagram s’apparente à un monstre invisible qui la ramène impitoyablement vers lui, comme une araignée virtuelle qui l’enroule de nouveau dans sa toile alors qu’elle venait de s’en libérer.

Je suis resté un long moment devant la page IMDB du film, incapable de donner une note qui me satisfaisait. Je lui ai mis 8/10 mais si je devais noter l’expérience réelle de visionnage, je lui mettrais aisément 2/10. Ingrid goes west est un film méchant, autant pour ses personnages que pour ses spectateurs. Si son ton cynique sert finalement son propos, il pose la question de la viabilité de son approche misanthrope.

J’aime de nombreux films qui sont sans espoir, certains Ridley Scott comme l’excellent CARTEL jusqu’au sublime ALFREDO GARCIA de Peckinpah. Des films qui font mal à voir, qu’on emporte pas avec nous et qu’on redoute à revoir. Ingrid goes west est de ceux-là. Et si je ne peux qu’en louer l’intransigeance, une partie de moi ne peux s’empêcher de se demander si l’empathie ne reste pas le meilleur moyen pour parler du monde dans lequel nous vivons.

 

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